En vingt-quatre heures, la vie d’une famille va se cristalliser.Quatre moments et un témoin balisent le roman : après-midi, soir, nuit, matin et le cousin Rabut dont les souvenirs font remonter traumatismes et tentatives d’explications.
Ainsi de la fête banale qui réunit toute une famille dans une salle des fêtes de campagne le lecteur entre dans la violence vécue pendant les événements d’Algérie entre 1960 et 1962 par les jeunes gens plongés du jour au lendemain dans des luttes dont ils ne saisissent pas les enjeux et dont la violence les dépasse mais à laquelle ils participent plus ou moins volontairement. Chacun revit ce qu’il a essayé d’enfouir ainsi que les souffrances plus anciennes dues au manque d’affection et aux non-dits. Les dialogues présents et passés s’enchevêtrent pour éclairer les souffrances d’autant plus profondes qu’elles ont été masquées par les non-dits. Touche après touche, les personnages prennent vie et leur rôle dans la tragédie se précise.
Lynda Meillon BPT Rochefort
Deux citations :
« La colère et encore une fois ne pas comprendre. Se dire que l’on est là à attendre dans une cuisine, se dire que dehors il fait froid, nuit, et que loin d’ici, de ce temps, que très loin il y a des raisons, des liens, des réseaux, des choses invisibles qui agissent parmi nous et dont nous ne comprenons rien. » p.110
« …je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard. » (dernière phrase)
Dans une salle des fêtes d'un village, Solange fête ses 60 ans et son départ à la retraite sur fond d'amitié et de souvenirs. L'arrivée de son frère aîné, Bernard, surnommé "Feu de Bois" avive d'autres souvenirs et avec son cousin Rabut l'alcool comme à chaque fois les soulagera peut être. 40 ans plus tôt, ils faisaient partie des appelés dans les évènements d'Algérie. Ils y ont fait la guerre, ils ont tué, torturé mais ils ont souffert, dans leur âme et leur corps. Ils ont vu et n'ont jamais pu raconter. A la fin de cette fête de village, l'altercation raciste avec le maghrébin du coin donnera le départ à ces souvenirs, à la peur, à la terreur. Rabut devient le narrateur et raconte comment l'Algérie a transformé ces hommes.
Dans ce livre, Laurent Mauvignier parle non pas de l'homme mais des hommes. Comment peut-on continuer à vivre quand on a vu l'horreur, l'inimaginable, quand on sait que c'est trop tard ? Les questions posées restent sans réponse ou alors de façon édulcorée, les souvenirs tentent d'inventer un avenir.
L' écriture est saisissante de douleur, les mots ne passent pas, le lecteur a envie de terminer les phrases mais non il ne vaut mieux pas... Les mots haletés restent en suspens quand ils parlent de la guerre, l'amour, la mort. Des hommes, une famille de taiseux dont les rancoeurs et la haine ont traversé toute une mer, toute une vie.
L'auteur sait très bien rendre le quotidien quand il bascule dans l'angoisse et les non dits, dès le premier café parce qu'il rappelle ceux de là bas, parce qu'une phrase replonge dans l'enfer et creuse les fêlures, les silences, parce qu'en famille aussi on se bat, on se hait, parfois.
Une guerre sans nom, toutes les guerres et des hommes qui n'ont rien demandé, juste des hommes.
L'impression que m'a laissée ce livre, ce qu'il en reste quand je l'ai fini, c'est une infinie lassitude face à une autre histoire sur la guerre d'Algérie, sur ces guerres qui n'en finissent pas quand d'autres continuent toujours. C'est malgré tout la vie qui se poursuit avec cette quête de justification, de repentance, d'accusation. Et pourtant pour ces hommes aussi, en Algérie, il y avait le soleil, il y avait de l'amour et des moments de vérité et de grâce.
J'ai été étourdie par cette écriture remplie de fièvre et par ces personnages si ordinaires et malgré eux témoins de l'Histoire.
Marie Rossi BPT Rochefort